Anne Jouan a fait partie des personnes décisives qui ont permis au scandale du Mediator d’éclater, porté par Irène Frachon. Suite au verdict du procès, elle est revenue via Twitter sur le déroulé et les dessous de l’enquête qu’elle a menée, permettant d’avoir un aperçu de l’affaire au sein du monde des médias. Ce volet, moins connu, nous semble intéressant à partager.

Que ce témoignage puisse aussi être une source d’inspiration et de courage pour ses confrères et les étudiants en journalisme!


Mediator, délibéré.
Souvenirs de ce 13 octobre 2010 au soir avec la parution de ce papier dans Le Figaro :

Le Mediator serait responsable de 500 à 1000 décès en France INFO LE FIGARO – Une étude de la Cnam a évalué les risques imputables à ce médicament retiré en novembre dernier.

Puis souvenirs du lendemain, quand nombre de confrères reprenaient sans ciller les communiqués de démentis… non, il n’y avait pas d’étude, etc etc.

Seul Arrêt sur images nous avait « crus ». Pendant plusieurs semaines, on était bien bien seuls jusqu’à ce que Yann Philippin s’y mette. Puis tout a changé quand Xavier Bertrand a annoncé officiellement les résultats de cette fameuse étude, en novembre 2010.

Souvenirs de cette lettre envoyée par l’ancien Directeur Général de l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM, on disait Afssaps à l’époque) Jean Marimbert à Etienne Mougeotte, patron des rédactions du Figaro, pour se plaindre et de la réponse.

Jean Marimbert démissionnera de l’ANSM en février 2011. Il aura une belle carrière après : jusqu’en 2013, il sera secrétaire général au ministère de l’Éducation nationale avant de rejoindre le Conseil d’État comme rapporteur à la section sociale.

Quand l’affaire sort dans Le Figaro, Jacques Servier n’est pas content. Dans un article de Le Monde, il dit à Marie-Pierre Subtil que ce « journal nous avait habitué à plus de prudence bourgeoise » (sic)

Jacques Servier n’est pas content. Etienne Mougeotte dirige alors Le Figaro et son frère est directeur financier du laboratoire. « Ça va vite s’arrêter ton truc », disent des confrères du Figaro, « tu vas pas pouvoir continuer, Mougeotte va mettre le holà ».

Mougeotte ne mettra pas le hola. Il laissera faire même si quelques voix en interne n’étaient pas franchement emballées (euphémisme). Sur les près de 300 papiers écrits sur le sujet, seuls 2 ou 3 concernant Bernard Kouchner, Douste Blazy ou la feuille d’impôts de Jacques Servier sortiront ailleurs…

Mougeotte sera bcp plus courageux que bien d’autres. On nous a souvent demandé pourquoi. Réponse : aucune idée. Peut-être que Mediator était son alibi. Mieux vaut ne pas savoir pourquoi une enquête passe plutôt que de savoir pourquoi elle ne passe pas.

Nicolas Sarkozy avait été l’avocat personnel de Jacques Servier. Avec Raymond Soubie, ils avaient même fait les statuts de la fondation en Hollande de Servier. La Hollande, pas par goût des tulipes ou du fromage. Mais aussi bien l’enquête Igas que l’instruction judiciaire n’iront mettre leur nez du côté des politiques.

Mediator : récit d’une enquête judiciaire tronquée  INFO LE FIGARO – Le Figaro révèle comment tout a été fait, dès 2010, pour dédouaner l’État de ses responsabilités dans l’affaire Servier.

Journalistiquement, l’enquête commence pour nous en mai 2010. Le Figaro est seul sur le sujet pendant plusieurs mois avec l’impression d’arroser le Sahara à la pipette. Puis Yann Philippin alors à Libé et Michel de Pracontal alors à Mediapart arrivent dans l’affaire.

On se tire la bourre. Chacun creuse le tunnel avec sa propre cuillère. Souvenirs de plusieurs victimes du Mediator qui appelaient souvent Le Figaro. Leur voix était de suite reconnaissable avec cette difficulté à respirer.

Souvenirs du cas de pharmacovigilance de St Antoine. Une femme dont je me souviens du sourire, double greffée des poumons, aujourd’hui décédée. Mais aussi de Ceferina Cordoba, également décédée et dont une place porte désormais le nom au CHU de Brest.

Je me souviens aussi de Muriel. Muriel avait eu des soucis d’indemnisation. Puis elle était passée chez Thierry Ardisson, d’un coup de baguette magique, tout s’était arrangé. C’est fou comme passer dans le poste peut, parfois, régler des choses.

Souvenirs d’une source qui a apporté des caisses de documents pour un nombre incalculable de papiers parus dans Le Figaro. Personne n’a jamais su son nom au journal. A l’ANSM, ils continuent de chercher de qui il s’agissait. Seul lui et moi savent. Son surnom : Monsieur Rungis. « Mr Rungis » car il faisait les courses et venait boulevard Haussmann.

Mais il y a eu beaucoup de sources. Des sources d’une fois, des sources de plusieurs fois puis des sources qui sont toujours là. Ces gens dont vous mettez des semaines et des mois à gagner la confiance.

Et qui vous suivent toute votre vie professionnelle. Quand vous changez de journal, elles partent avec vous. Elles ne parlent à personne d’autre car elles vous font confiance. La première fois que j’ai rencontré Monsieur Rungis, il voulait rien dire, la loose.

C’était dans un bistrot près du Pont Mirabeau. On a discuté 7 heures. Oui, 7 heures. Il est sorti trempé et moi j’avais plus de papier pour prendre des notes. Finalement, comme on dit chez les journalistes, il s’est « mis à table ».

Il a fallu comprendre le fonctionnement du cœur et de ses valves rapido, formation accélérée. Apprendre la pharmacovigilance. Lire des pages et des pages de documents. Punaise qu’est-ce que ça peut en faire comme cartons tout ce qu’on a pu lire.

Un jour, un anapath me montre des valves au microscope sans me dire lesquelles sont des valves Mediator. Je regarde puis je lui montre du doigt la valve Mediator. Bingo ! Souvenirs de sa tête… Ca fait vieux con de raconter tout ça finalement. Mais trop tard, quand on a commencé, faut finir.

Souvenirs d’articles écrits à la campagne, sans réseau, sur le capot de la bagnole, en particulier celui-là :

Mediator : la Légion d’honneur d’Henri Nallet en suspens INFO LE FIGARO– Le grand chancelier diffère la nomination de l’ex-ministre mis en cause dans l’affaire du Mediator. Une procédure exceptionnelle.

C’est vrai qu’il y avait du beau monde dans ce dossier Mediator. Ah ça, on s’est pas ennuyés !
Un des souvenirs mémorable c’est celui-ci. Lecture des écoutes téléphoniques du numéro 2 de Servier, JP Seta. Toutes ses conversations sont enregistrées.

Il reçoit un appel de quelqu’un qui se vante d’être allé au Sénat pour relire le rapport Mediator. Le flic qui retranscrit les écoutes note juste en bas de page et en phonétique le nom de l’interlocuteur : Griscelli.

C’est là qu’il faut être concentré quand on en a marre de lire des pages et des pages

Griscelli. Griscelli ? Comme l’ancien patron de l’Inserm ? Le grand pédiatre père des bébés bulle ?? Non ? Son numéro est écrit à côté du nom en phonétique. Je tente ma chance. Oui, c’est bien lui !

Mediator : comment Servier a corrigé le rapport du Sénat Le Figaro, 13/09/2011

Il sera mis en examen après cet article. Le 2 juin dernier, il n’est pas venu au procès. Il avait un certificat médical de Gérard Friedlander, l’ex doyen de Paris Descartes (oui, oui, le même doyen qui recevait des mails l’informant de la situation des chambres froides).

Le doyen, faut dire, est membre du comité scientifique de l’Instut Servier. Ça crée des liens.

(Désolée ça part un peu dans tous les sens ce bazar Mediator. Anne-Sophie Lechevallier serait pas contente : y a pas de plan). C’était pas prévu mais 11 ans d’enquête ça se fête !

Impossible de parler de l’affaire Mediator sans parler de Christophe Bigot, l’avocat du Figaro, un personnage clé dans cette histoire.

Servier décide de nous poursuivre pour violation de l’article 38 de la loi de 1881 :

« Il est interdit de publier les actes d’accusation et tous autres actes de procédure criminelle ou correctionnelle avant qu’ils aient été lus en audience publique et ce, sous peine d’une amende de 3 750 euros ». Chez Servier, on dit « on essaie avec Le Figaro, si ça marche on le fera pour les autres ».

Sauf que ça a pas marché. Avec Bigot, on construit une défense au cordeau, on bosse comme des damnés. En face, l’avocat de Servier, c’est Yves Baudelot. Il est aussi (à l’époque) l’avocat de Le Monde et du Canard Enchaîné.

Donc un avocat de journaux attaque pour un autre de ses clients un autre journal pour des faits que ses clients « commettent » tous les jours : publier des actes de procédure. Un journaliste de ses autres clients dira : « On peut pas être en même temps l’avocat des Juifs et d’Hitler ».

Dans les journaux que Baudelot défend d’habitude, ça s’agite alors. Car si Servier gagne, ça fera jurisprudence et bye bye ce que font chaque jours et chaque semaine Le Monde et Le Canard Enchaîné.

Avec Christophe Bigot, on bosse comme des chiens mais on perd en première instance. Le Figaro fait appel. On rebosse comme des chiens furieux qu’on est. Et là, comme ça arrive parfois quand un journaliste et son avocat se creusent pour trouver des idées géniales, on en a une.

« Il faudrait trouver une personnalité qui vienne témoigner à la barre en notre faveur pour dire que Le Figaro a fait un travail de salubrité publique. Un truc inattendu », dit Bigot.
Je lance : « François Autain ? »

Autain (poke Clémentine Autain), ancien médecin a présidé la mission d’information du Sénat sur Mediator. Il est très fâché car c’est sa collègue Marie-Thérèse Hermange qui a fait relire, dans son dos, le rapport à Servier en passant par Griscelli.

Puis Autain était dans le gouvernement de Pierre Mauroy avant de siéger chez les communistes et au Parti de gauche de Mélenchon. Donc le faire témoigner en faveur du Figaro, ça peut faire son petit effet.

J’appelle Autain. On se connait un peu avec Mediator, on déjeunait près de chez lui, rue de Rennes à Paris, à côté du cinéma l’Arlequin. De suite, il accepte de venir témoigner pour Le Figaro. Ca le fait marrer.

En octobre 2012, Le Figaro gagne en appel contre Servier. Servier se pourvoit en cassation. Puis, avec Patrick Spinosi, Le Figaro gagnera. Le plan de Servier de « faire pareil avec les autres » capotera.

Mediator : Le Figaro gagne contre Servier Le Figaro, 14/03/2014

Le Monde et Le Canard finiront par se séparer de leur avocat. Mais Yves Baudelot, croisé à un cocktail me dira un jour : « Vous avez gagné mais pour de mauvaises raisons » (sic).

On a parlé de Jean Marimbert, l’ancien patron de l’Assaps (aujourd’hui ANSM) qui a eu après Mediator une belle carrière. Je me souviens des mails qu’il envoyait à Madeleine Dubois (ex attachée parlementaire de Jacques Barrot) puis proche de Laurent Wauquiez au moment où ça commençait à chauffer pour Mediator, pour lui demander de s’occuper du bazar.

L’Afssaps demandait donc à l’ancienne conseillère de Jacques Servier de gérer les problèmes rencontrés avec un médicament. Tout allait bien.

Je me souviens d’une rédactrice en chef qui allait voir Mougeotte avant le comité de 10 h pour lui dire de ne pas prendre tel papier Mediator (sans l’avoir lu). Je me souviens que cette rédactrice en chef avait été interviewer Jacques Servier (sans me le dire) et que l’interview n’est jamais parue.

Je me souviens de son retour de l’interview : « il a rien dit, il a juste dit, Mediator c’est deux morts ». Je me souviens avoir dit « mais il faut en faire un papier ! ». Je me souviens de la réponse : non. Je me souviens de la Une de Libé quelques jours plus tard

« Mediator, deux morts » ou quelque chose dans ce genre. Servier l’avait dit lors des vœux aux salariés du laboratoire et Libé avait récupéré l’enregistrement.

Je me souviens que les écoutes téléphoniques avaient montré que Jean-Michel Alexandre, ex président de la commission d’autorisation de mise sur le marché à l’ANSM avait touché entre 2001 et 2009, près d’1,2 million d’euros de Servier et qu’il appelait souvent un numéro (ça se voyait dans les écoutes), un numéro que je me disais bien connaître.

Ah oui, c’était celui de la rédactrice en chef ! Quand les magistrats ont perquisitionné chez Jacques Servier, ils ont saisi son ordinateur. Dedans, il y avait la fameuse interview jamais publiée. Enfin je pouvais la voir ! (Avis aux rédacteurs en chef : si vous faites des choses dans le dos de vos journalistes et que les ordinateurs de vos interlocuteurs sont perquisitionnés : ça se voit).

Jean Marimbert n’est pas le seul haut fonctionnaire à avoir fait une belle carrière après le fiasco Mediator. Soyons justes, oublions pas notamment Fabienne Bartoli aujourd’hui à l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) :

Quand Le Figaro dévoilait le scandale du Mediator

L’enquête Mediator c’est aussi voir des blogs d’inconnus raconter dans les moindres détails vos allers et venues et le contenu de vos conversations téléphoniques, y compris privées. Sans jamais savoir qui a barbouzé.

Tout ça pour un médicament dont vous ne connaissiez même pas l’existence avant que quelqu’un vous pose sur votre bureau le livre d’Irene Frachon : « Mediator, combien de morts ? ».

Merci d’avoir lu ce trop long thread. Il est dédié à Monsieur Rungis car sans sources, nous les journalistes, sommes rien.
FIN

Erratum : désolée pour les fautes d’orthographe. Le prénom de Spinosi est, bien sûr Patrice (poke @patrice_spinosi), merci encore à lui. Après cette victoire, Servier avait annoncé son intention de saisir la cour européenne des droits de l’homme. Ils ne l’ont jamais fait. FIN

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