
Dans le quotidien des médecins généralistes, prescrire un antibiotique fait partie des gestes les plus courants. Pourtant, derrière ce geste apparemment simple se cache une réalité beaucoup plus complexe : la qualité des recommandations qui guident ces prescriptions. Sont‑elles fiables ? Sont‑elles fondées sur des preuves solides ? Sont‑elles réellement indépendantes ?
Deux études récentes menées par l’équipe du Pr Boussageon (Lyon) viennent bousculer nos certitudes. Et leurs conclusions ne laissent pas indifférent.
🟩 Des recommandations omniprésentes… mais rarement évaluées
En France, les recommandations de pratique clinique (RPC) sont publiées par la HAS ou par diverses sociétés savantes. Elles sont censées guider les professionnels de santé dans leurs décisions, notamment en infectiologie, où la lutte contre l’antibiorésistance est un enjeu majeur.
Mais une question essentielle reste trop souvent ignorée :
👉 Quelle est la qualité réelle de ces recommandations ?
C’est précisément ce qu’ont voulu mesurer les chercheurs lyonnais.
🟧 Quand l’outil AGREE II met en lumière des faiblesses majeures
La première étude, que vous trouverez ici, a été publiée en 2024 ; elle s’est penchée sur 43 recommandations françaises disponibles sur le site Antibioclic®, en utilisant l’outil international Appraisal of Guidelines for REsearch & Evaluation II (AGREE II), référence pour évaluer la qualité méthodologique des RPC.
Le principal résultat est un « score de fiabilité », défini comme la somme des scores obtenus dans les domaines « rigueur de développement » et « indépendance éditoriale ». Pour être considérée comme « fiable », la RPC devait atteindre un seuil de 60 % dans ces deux domaines. Les critères d’évaluation secondaires étaient les suivants : score de qualité global des RPC, nombre et ratio de RPC pour lesquelles une revue systématique a été effectuée lors de leur conception.
🔎 Ce qu’il faut retenir :
- Aucune recommandation n’atteint le seuil de fiabilité de 60 %.
- Une seule dépasse 60 % en rigueur de développement.
- Trois seulement dépassent 60 % en indépendance éditoriale.
- Le score moyen de rigueur de développement plafonne à 11 %.
- L’indépendance éditoriale atteint péniblement 21 %.
- Moins d’un quart des RPC mentionnent une revue systématique.
En clair :
👉 La méthodologie d’élaboration est largement insuffisante.
🟦 Le GRADE de la HAS, rarement utilisé et souvent mal appliqué
La seconde étude vient d’être publiée ici ; elle s’est intéressée à un autre aspect crucial : le niveau de preuve.
Pour cela, les auteurs ont analysé 152 recommandations issues de 49 guides, en utilisant le GRADE de la HAS , en vérifiant si elles mentionnaient un niveau GRADE (A, B, C ou avis d’expert) et si ce niveau correspondait réellement aux études citées.
📉 Les chiffres parlent d’eux‑mêmes :
- 71,7 % des recommandations ne mentionnent aucun niveau de preuve.
- Seules 3,3 % sont classées GRADE A.
- 80,9 % ne citent aucune étude pour justifier leurs recommandations.
- Et seulement 7,9 % reposent sur des preuves de haute qualité.
Même les recommandations issues de la HAS ne font pas toujours mieux.
👉 Le niveau de preuve est souvent absent, parfois incohérent, et trop rarement solide.
🟥 Le sujet sensible : les conflits d’intérêts
En parcourant les déclarations publiques, un autre élément interpelle :
plusieurs experts ayant participé à l’élaboration des RPC entretiennent des liens d’intérêts avec des laboratoires commercialisant des antibiotiques.
Ces liens ne les ont pas empêchés de siéger dans les groupes de travail.
Dans un domaine aussi sensible que l’antibiothérapie, cela pose question.
🟩 Pourquoi tout cela est important ?
Parce que des recommandations :
- mal construites,
- insuffisamment transparentes,
- ou reposant sur des preuves faibles
peuvent conduire à des prescriptions inadaptées.
Et dans un contexte d’antibiorésistance croissante, chaque décision compte.
Les deux études convergent vers une conclusion claire :
👉 Le processus d’élaboration des recommandations françaises en infectiologie doit être profondément repensé.
On notera par ailleurs que les recommandations éditées par la Haute Autorité de Santé (HAS) n’obtiennent globalement pas de meilleur score que les autres, alors que cette instance est censée être garante de la qualité des pratiques de soins.
🟦 Vers des recommandations plus fiables et plus transparentes
Pour améliorer la situation, plusieurs pistes s’imposent :
- intégrer régulièrement des revues systématiques,
- utiliser le score GRADE de manière rigoureuse,
- renforcer l’indépendance éditoriale,
- limiter l’influence des conflits d’intérêts,
- appliquer strictement les standards internationaux comme AGREE II.
Ce n’est qu’à ce prix que les recommandations pourront réellement guider les prescripteurs… et protéger les patients.
🟨 Conclusion
Ces travaux rappellent une évidence trop souvent oubliée :
une recommandation n’est pas un dogme, mais un outil scientifique qui doit être transparent, rigoureux et indépendant.
Aujourd’hui, ce n’est visiblement pas encore le cas.
Mais ces études ouvrent la voie à une prise de conscience nécessaire — et, espérons‑le, à une amélioration durable de la qualité des recommandations en infectiologie.
Nous attendons sur ce sujet un avis ferme de la Haute Autorité de santé…à quand une labellisation obligatoire des recommandations ?
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