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Scandale à l’Agence Européenne du Médicament

Le 31 décembre 2010, Thomas Lönngren achevait son deuxième et dernier mandat de 5 ans à la tête de l’Agence Européenne du Médicament (EMA). C’est l’heure des bilans pour ce haut fonctionnaire suédois. Et le début d’une seconde carrière prometteuse.

Dans une interview donnée à la revue professionnelle de l’industrie pharmaceutique PharmExec, Thomas Lönngren vient apporter un nouvel éclairage sur les 10 dernières années d’activité de l’EMA. Thomas Lönngren a su « maintenir le consensus » avec les « parties prenantes » que sont les firmes. Que les contrôlés soient unanimes pour saluer le bilan du contrôleur, voilà qui soulève quelques légitimes questions. Et, à l’examen, l’industrie pharmaceutique n’a en effet pas eu à se plaindre de l’action de M. Lönngren, elle a pu apprécier la discrétion, la célérité, la bienveillance de l’Agence sous ses deux mandats.

L’EMA, l’agence que les firmes pharmaceutiques étatsuniennes nous envient

A en croire l’industrie européenne, notre EMA vaudrait bien mieux que la FDA, trop imprévisible, et surtout trop surveillée par les media et la classe politique : «L’EMA a su éviter la politique toxique dans laquelle la FDA des États-Unis s’est maintenant embourbée, en confortant sa réputation de prévisibilité, de telle sorte que l’Agence attire peu l’attention des médias et de la classe politique, alors même que les questions qui entourent l’approbation des médicaments ont pris de l’ampleur et suscitent la polémique.» La « prévisibilité » de l’Agence est si grande que l’industrie étatsunienne nous l’envie. Le think tank néoconservateur Pacific Research Institute, financé notamment par l’industrie des biotechnologies, qui milite pour toujours moins d’intervention de l’Etat, a les yeux de Chimène pour notre EMA.

Discrète, efficace, elle délivre tous ses avis dans les délais Yes, there is bureaucratic merit to being boring, as reflected in EMA’s record of having achieved its prime commitment to meet legislated review deadlines for new drug applications in every one of its 15 years of operation. Much of the credit is attributed to the Agency’s outgoing Executive Director, Thomas Lönngren, (PharmExec, Ibid.) . D’après le rapport de PRI, en 97 jours  de moins que la FDA en moyenne. C’est selon M.Lönngren son plus grand succès à la tête de l’Agence: « Dix ans durant nous avons livré à temps en tant qu’agence de réglementation. Où trouvez-vous des agences de réglementation qui livrent à temps?« 

[[« Over ten years we have delivered on time as a regulatory agency. Where do you find regulatory agencies that deliver on time? », Mr Lönngren asks. in [The world’s top regulators interviewed, RegulatoryAffairsPharma, 2010, page 8.]]

Pas aux Etats-Unis en tout cas, car au grand dam des firmes la FDA est parfois bien plus longue à se prononcer. Dans une stratégie de dumping réglementaire mettant en concurrence les agences de régulation, PRI milite donc pour une reconnaissance automatique des AMM européennes par les USA. L’EMA promue mètre-étalon de la non-réglementation, voilà qui devrait inquiéter de ce côté-ci de l’Atlantique.

Pantouflage industriel à la tête de l’EMA

Mais aussi ouvrir à son directeur exécutif les portes d’une seconde carrière… au service des firmes. Dès le lendemain de son départ de l’EMA, Thomas Lönngren changeait en effet de camp. Il rejoignait le conseil d’administration de NDA Ltd, société de lobbying au service des firmes pharmaceutiques, qui l’a recruté en tant qu' »influenceur de premier plan« . Il y travaillera à son obsession de toujours, accélérer encore et toujours l’accès au marché, et faire baisser le « taux d’attrition » de l’industrie.

Mais ce n’est pas tout, car nombreuses sont les firmes qui souhaitent s’adjoindre un tel atout. PharmExec abonde: « Le processus européen reste à bien des égards un jeu entre initiés – on sait quels acteurs comptent et comment les cibler ». [[the European process remains in many ways an insider game — you know which stakeholders count and how to target them, PharmExec, Ibid.]] A ce jour, voici les autres casquettes connues de M. Lönngren :

  • Directeur non exécutif de CBio CBio est une société australienne développant des biothérapies, notamment un médicament indiqué dans la polyarthrite rhumatoïde, XToll, dont les tests cliniques s’achèvent. Pour le président de CBio, ce recrutement est un « coup d’éclat » pour l’entreprise. Un avis partagé par la bourse, puisque le cours de CBio a flambé de 29.3% le jour de l’annonce de son recrutement.
  • Membre de l’advisory board de Novo Nordisk Le laboratoire danois, spécialiste des insulines, devrait déposer une demande d’AMM pour l’insuline degludec, concurrent de Lantus°, cette année.
  • Membre du conseil scientifique de Lundbeck Le laboratoire danois, spécialiste de la psychiatrie, lance un neuroleptique, Sycrest° (asenapine), pour le compte de Merck cette année.
  • « senior advisor » auprès de Essex Woodlands Health Venture EWHV est un fonds d’investissement américain dans le secteur de la santé, qui a repris les entreprises du portefeuille santé de la banque Goldman Sachs.

Business as usual

Toutes ces nouvelles fonctions sont en théorie incompatibles avec le statut de fonctionnaire européen, qui prévoit un délai de viduité de deux ans après la fin des fonctions, afin d’éviter d’évidents conflits d’intérêts. Pour passer outre, Thomas Lönngren a donc dû, selon la loi, demander et obtenir le feu vert explicite du comité de direction de l’Agence. Le Formindep décide donc de faire usage de son droit d’accès aux documents administratifs pour que la lumière soit faite sur ce scandale.

Peu avant son départ, Thomas Lönngren s’était engagé à ce que l’Agence respecte désormais la loi en matière de transparence, dont elle faisait fi jusqu’à présent. Nous pourrons juger sur pièces. L’EMA cherche donc son nouveau directeur exécutif. Entretemps, les médicaments restent sous l’autorité du Président du CHMP, Eric Abadie, qui a été directeur médical du SNIP (Syndicat National de l’Industrie Pharmaceutique, devenu depuis le Leem) puis directeur du développement de la firme Wellcome, et responsable de l’évaluation thérapeutique à l’Afssaps. Avis aux candidats: le poste de directeur exécutif de l’EMA est toujours vacant. C’est un poste qui ouvre de belles perspectives de carrière… dans l’industrie.

Par |2016-11-09T11:45:50+00:008 février 2011|Catégories : La vie du médicament, Stratégies d'influence|Etiquettes : |0 commentaire

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