Exiger d’un Commissaire Européen qu’il démissionne n’est pas banal. C’est un épisode politique de la guerre économique que se livrent Big Pharma et Big Tobacco, sans se soucier du sort du fumeur, leur seule et unique victime.

La démission d’un Commisaire Européen est un évènement majeur. John Dalli, ex-ministre maltais de la politique sociale puis commissaire chargé de la Santé et de la Protection des consommateurs, s’y est vu contraint par M. Barroso, sous la menace d’être démis de ses fonctions. Une enquête de l’OLAF (Office européen de Lutte Anti-Fraude) avait montré qu’un maltais, M. Silvio Zammit, restaurateur et organisateur de tournées de cirque, s’était servi de ses relations avec M. Dalli pour tenter d’obtenir la levée de l’interdiction de la vente en Europe du snus, un tabac oral à sucer. Membre du Parti Nationaliste maltais comme M. Dalli, il avait été son agent électoral lors des dernières élections. Il avait organisé deux réunions entre M. Dalli et les lobbyistes du snus en 2010 et janvier 2012, dans le cadre d’activités normales de lobbying. Mais, pour le succès de sa démarche, il avait demandé à la firme suédoise Swedish Match qui produit le snus une grosse somme, 60 millions d’euros dit-on. En fait, Swedish Match a refusé cette transaction et aucun argent n’a été versé

[McKee M, Belcher P, Kosinska M. The EU Tobacco Products Directive must not be derailed. Comment. Lancet (2012) 380, p1447-8 [http://press.thelancet.com/eutobaccocomment.pdf ]].L’enquête de l’OLAF a interviewé par deux fois M. Dalli, ainsi que d’autres personnes à Malte et à Bruxelles, mais finalement n’a rien retenu contre lui. Cependant elle conclut que certains éléments font penser que M. Dalli était averti des agissements de M. Zammit, et n’avait rien fait pour s’y opposer et les révéler. [[http://www.neurope.eu/article/timeline-john-dalli-olaf-investigation]] . M. Dalli dément formellement avoir été au courant. Il déclare que sa démission, le 11 octobre 2012, lui permet officiellement de préparer sa défense. Son innocence reconnue aurait dû empêcher son éviction. Il avait en charge la « Tobacco directive ». Cette directive européenne prévoirait de renforcer les restrictions sur la promotion des cigarettes, d’interdire certains aromes, de standardiser la forme et l’aspect des cigarettes, et surtout de réglementer l’aspect des paquets qui, hormis les avertissements sanitaires, ne porteraient discrètement que la marque du fabricant, sans autre fioriture. L’interdiction du tabac sans fumée serait maintenue (excepté pour la Suède, qui avait fait de cette exception une condition à son adhésion à l’UE). Même les cigarettes électroniques seraient régulées quant à leur teneur en nicotine, ou simplement interdites selon les sources [[http://www.timesofmalta.com/articles/view/20121021/local/Ex-Commissioner-insists-he-s-not-corrupt.441901]][Interview de John Dalli: [http://www.youtube.com/watch?v=Ft8o6RWMKUE&feature=player_embedded#]]. M. Dalli devait proposer pour révision le projet de directive aux autres services de la commission avant le 22 octobre. Son départ en rend impossible l’adoption le 19 décembre, et risque même de renvoyer son application aux calendes grecques. Smokefreepartnership, un lobby « pour un monde sans tabac », voit dans ce retard et l’éviction de M. Dalli la main de l’industrie tabagière. Il relie ce feuilleton au cambriolage de ses locaux à Bruxelles dans la nuit du 17 au 18 octobre, où 3 ordinateurs portables ont été volés.
Gustave II Adolphe de Suède à la bataille de Breitenfeld _ (Johann Walter, 1632, Musée historique de Strasbourg) _ Wikipedia Commons
_ En 2004, les grandes multinationales du tabac avaient certainement vu d’un bon œil la décision de la Cour de Justice Européenne de ne pas revenir sur l’interdiction du snus en Europe, en vigueur depuis 1992. En fait, elle ne concernait que Swedish Match, bien plus petite société dont le snus aurait été un redoutable concurrent de leurs cigarettes. Mais ils ont depuis comblé leur retard. Reynolds fabrique et vend son Camel Snus®. Philip Morris, maintenant Altria, vend le Marlboro Snus® tout en continuant le Skoal Bandits® et a signé un accord avec Swedish Match pour la commercialisation du snus, hormis en Europe et aux USA. British American Tobacco en a appelé à Nicolas Sarkozy pour qu’il fasse pression pour la levée d’interdiction. Tous les tabagiers y auraient donc maintenant intérêt, ce qui explique la démarche du restaurateur maltais. Mais si la nouvelle directive était promulguée, ils ne pourraient se féliciter que de l’interdiction de la cigarette électronique. Leur stratégie est donc de torpiller la nouvelle directive, trop contraignante pour eux. Quant à la levée de l’interdiction du snus, elle pourrait être l’objet d’une nouvelle offensive. En effet, pour qui se préoccupe réellement de santé publique, cette interdiction n’a pas de sens. Elle n’est guidée que par un combat idéologique contre tout ce qui touche au tabac. Or Richard Peto, l’épidémiologiste britannique collaborateur de Richard Doll, bien connus pour leur travail sur le rôle du tabac dans le cancer du poumon, ne déclarait-il pas que si les fumeurs utilisaient le tabac sans fumée plutôt que la cigarette, leur mortalité serait réduite de 90% [Figure 1]. C’est ce que confirme une étude de 2004 [Levy DT, Mumford EA, Cummings KM, Gilpin EA, Giovino G, Hyland A, Sweanor D, Warner KE. The relative risks of a low-nitrosamine smokeless tobacco product compared with smoking cigarettes: estimates of a panel of experts. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev. (2004) 13(12): 2035-42.]]. C’est pourquoi un groupe d’experts internationalement renommés a plaidé en 2003 pour la levée de cette interdiction [[Bates C, Fagerström K, Jarvis MJ, Kunze M, McNeil A, Ramström L. European Union policy on smokeless tobacco: a statement in favour of evidence based regulation for public health. Tob Control. (2003) 12(4):360-7]]. L’un d’eux, Clive Bates, a d’ailleurs demandé récemment au nouveau commissaire Tonio Borg au nom de quelle éthique une autorité publique refuserait à un fumeur une solution alternative moins risquée pour sa santé [[[http://www.clivebates.com/?p=697#more-697]]. Malgré leur appui, auquel s’est associé Lynn T. Kozlowski qui a dénoncé la duperie des cigarettes dites légères, la Cour de Justice a rejeté la demande de Swedish Match de lever l’interdiction pour l’Allemagne et le Royaume Uni. Les arguments des défenseurs du snus sont pourtant solides. Avec 16% de fumeurs, la Suède a réussi à obtenir la prévalence du tabagisme la plus faible au monde [[http://ec.europa.eu/health/tobacco/docs/ebs332_sum_fr.pdf]]. Le taux de cancers [Figure 2] y est aussi le plus faible du monde, en particulier du poumon [Figure 3], la moitié de celui des USA. C’est en grande partie dû à la large diffusion du snus chez les hommes, dont la moitié des fumeurs ont abandonné la cigarette. Des études récentes montrent que le snus n’accroît l’incidence d’aucun cancer, en particulier de l’oropharynx, malgré l’usage oral [Figure 4], ou de la vessie [[Boffetta P, Aagnes B, Weiderpass E, Andersen A.Smokeless tobacco use and risk of cancer of the pancreas and other organs.Int J Cancer. (2005) 114(6):992-5.]]. Il n’accroît pas le risque vasculaire [[Siegel D, Benowitz N, Ernster VL, Grady DG, Hauck WW.Smokeless tobacco, cardiovascular risk factors, and nicotine and cotinine levels in professional baseball players. Am J Public Health. (1992) 82(3): 417-21]]. Il n’accroît pas l’incidence d’infarctus [[Hergens MP, Ahlbom A, Andersson T, Pershagen G. Swedish moist snuff and myocardial infarction among men. Epidemiology. (2005) 16(1):12-6.]]. Déjà, dans une revue générale que j’avais faite en 1987, je n’avais pu trouver aucun article faisant état d’artérites et d’accidents vasculaires liés au tabac sans fumée [[Molimard R : Tabac sans fumée et dépendance. Sem.Hôp.Paris. (1987)43 : 3355-61]]. Par ailleurs l’argument qu’il constituerait une porte d’entrée des jeunes vers la cigarette n’a pas résisté à une enquête montrant que commencer par le tabac sans fumée n’est qu’un prédicteur mineur du passage au tabagisme fumé [[O’Connor RJ, Kozlowski LT, Flaherty BP, Edwards BQ. Most smokeless tobacco use does not cause cigarette smoking: Results from the 2000 National Household Survey on Drug Abuse. Addictive Behaviors 2005; 30 (2) : 325-336]]. Force est donc de constater que les politiques publiques vont à l’encontre de la santé des fumeurs, en leur refusant la diminution du risque que peuvent apporter le snus ou la cigarette électronique, qui sont souvent des étapes vers l’arrêt total de la cigarette de tabac [[http://www.tabac-humain.com/wp-content/uploads/2010/11/Molimard-Reduction-risque-et-abac-sans-fumee.pdf]]. Elles se font au contraire les propagandistes des solutions médicamenteuses, pour l’instant inefficaces et coûteuses [[http://www.formindep.org/Le-mythe-de-l-addiction-a-la.html]]. Elles mènent un combat contre les fumeurs, en prétendant les protéger. Émotionnellement animés par un principe de précaution poussé au jusqu’auboutisme, et par un puritanisme militant, les activistes anti-tabac parviennent à influencer ces politiques publiques. Ils arrivent à faire accéder à des postes-clés des personnalités comme M. Dalli. Ce n’aurait pas été possible s’ils n’avaient le clair et puissant soutien des firmes pharmaceutiques qui vendent les médicaments de « sevrage tabagique ». Les tabagiers réagissent. Comme toute guerre, celle qui se déroule entre Big Pharma et Big Tobacco ignore les arguments de raison. Les fumeurs continueront à en être les seules victimes.